jeudi 10 mai 2012
Des sites à lire...
Cette semaine, pas de nouvelle critique mais je vous invite à visiter deux sites : Courte focale qui passe au crible fin le cinéma et Les Plumes asthmatiques, culturellement vôtres. Vous retrouverez sur le premier mon analyse de Air Doll et sur le second ma critique d'Une année étrangère, le poignant roman de Brigitte Giraud. J'espère que vous prendrez plaisir à les parcourir !
vendredi 4 mai 2012
My so-called life, l'incontournable teenage drama des années 90
Référence du teenage drama, My So-called life fait partie des séries
incontournables des années 90, non seulement parce qu'elle était
novatrice, abordait avec intelligence des sujets sensibles, au même
titre que Once & Again ou Dawson' Creek à qui elle a ouvert la voie mais surtout parce que le
portrait de l'adolescence qu'elle dressait était extrêmement juste et ne
tombait jamais dans le cliché. Si la dyslexie, l'homophobie, la violence à l'école, l'adultère, la tentative de viol sont évoqués, c'est davantage dans un soucis de cohérence générale qu'en raison d'une volonté de dramatisation afin d'attirer le spectateur. En effet un intérêt est montré pour tout ce qui peut rendre les individus marginaux, on a ainsi "l'intello", passionné de chimie, mal intégré au groupe. Par leurs caractères, leurs réactions,
évolutions et quêtes identitaires les personnages sont très réalistes, la révolte contre le système ou les parents n'est jamais stéréotypée, bien au contraire elle dénote de questionnements existentiels et profonds sur la société, elle n'est que le reflet d'une recherche de soi. L'héroïne dit souvent qu'elle a l'impression de s'être enfin réveillée de sa petite vie tranquille, à son réveil elle découvre un monde complexe et c'est avec difficulté qu'elle tentera de vivre dans cet univers difficilement compréhensible, univers que les adultes même ne maîtrisent pas.
Cette errance que marque la période de l'adolescence est remarquablement
fixée. L'héroïne n'a pas de problèmes spécifiques, elle ne vit pas dans
une famille à problème et pourtant un mal-être la ronge, elle se sent
profondément vide. On note que l'identification était aisée pour l'adolescent lambda, ni brillant ni mauvais, ni pauvre ni riche. Sans user d'artifices superficiels visant à décupler
l'audience, les scénaristes parviennent donc à nous plonger dans le
quotidien d'une adolescente presque normale. Remarquable.
samedi 31 mars 2012
Bienvenue à Jericho
On découvre la ville de Jericho par l’intermédiaire de Jake, le personnage principal de la série. A travers son voyage, les premiers éléments de la ville qu’on aperçoit sont des indications
topographiques, par exemple le panneau « Jericho 47 » ou « Welcome to Kansas ». Comme le titre le montre, nous arrivons dans un espace particulier, presque
un personnage à part entière, c’est la réussite de cet épisode. Le premier thème abordé, c’est-à-dire le retour du personnage principal dans sa ville natale est quant à lui, plutôt récurrent à la
télévision, on pense à Sarah dans Parenthood pour citer une série encore diffusée...
Dans ce cas, l’arrivée de Jake est primordiale, on note d’ailleurs la proximité phonétique entre son prénom et la ville de Jericho. Les « deux J » semblent liés, le héros pourrait être
considéré comme une incarnation de la ville, son double, son opposé. Il n’a pas le choix et doit réagir face au danger, alors qu’il avait quitté sa ville, fui son passé il devra désormais se
comporter en héros. La menace encore inconnue à ce stade de la série est relativement bien amenée puisque Jericho est l’histoire d’un petit univers ensoleillé qui se transforme en un
monde sombre et effrayant. Si l'on peut déjà avoir quelques présomptions quant à la suite des évènements, on pense à l'importance des ondes, notamment radiophoniques qui apparaissent à plusieurs
reprises, on ignore encore tout d’elle, on ne sait ni ce qu’elle est, ni d’où elle vient, or cette ignorance et cette impossibilité de localiser le danger sont toujours le meilleur vecteur de la
peur. Elles vont être source d’un repli sur soi de la communauté qui se resserrera presque en un huis clos, ce qui est d’ailleurs le cœur d’un grand nombre de films de Hitchcock. Les maisons
deviennent des refuges durant la nuit alors que la nature autrefois accueillante devient dangereuse. Le thème de l’unité et de la division sont abordés, les citoyens constituent une sorte de
grande famille, unie contre la menace, c’est la condition de leur survie. Jake deviendra une sorte de leader et se posera enfin en héros malgré son passé incertain, tous les problèmes et doutes
qu’il a pu avoir avant son retour à Jericho. On lui demande d'ailleurs "Where have you been ?", on ignore encore tout de lui, il possède cette part de mystère qui peut inciter le téléspectateur à
regarder les épisodes suivants, cette part de mystère qui se fond naturellement avec celle qui s'empare de la ville. Ainsi, la catastrophe révèlera une part de lui-même, c’est le double effet de
l’obscurité et de la douleur. Comme Eric Taylor le dit dans Friday Night Lights : (on pourrait, si on l’osait parler d’intersérialité au lieu d’intertextualité ! )
« We will now all be tested. It is these times...it is this pain...that allows us to look inside ourselves. » La source de destruction peut aussi être source
de construction de l’être humain, ce qui peut rendre la psychologie des personnages riche et profonde. La série a un certain potentiel de ce côté même si elle emprunte des chemins battus maintes
et maintes fois, elle devra se distinguer des autres pour ne pas tomber dans d’affligeantes banalités. La fin est un écho aux premières minutes, on conclut sur une voiture qui n’est, cette foi
plus dans la lumière mais dans la nuit. Un plan de corbeaux, symboles basiques du danger terminent l’épisode. « What’s happening ? » demande un personnage, cette question dirigera
l’ensemble de la série.
Mon avis : Une série d’action très classique, sans surprises qui sait toutefois bien utiliser les codes des films catastrophe. Sans être extraordinaire, le pilote se fait assez solide et
pose de bonnes bases pour la suite. A suivre pour ceux qui aiment le genre.
dimanche 25 mars 2012
Detachment
! [Cette analyse s'adresse principalement aux personnes ayant vu le film]
«Jamais je n’ai senti, si avant, à la fois mon détachement de moi-même et ma présence au monde » Albert Camus dans L'Etranger
Les premières minutes du film réunissent différents témoignages, donnant l’apparence d’un documentaire à propos de l’éducation aux États-Unis. Lors de la sortie du film, on pouvait d’ailleurs lire cet avis du journal 20 minutes "On met une très bonne note à ce film instructif." S'il est instructif, la formulation révèle toutefois que le critique n'a pas compris le message véhiculé. On met une bonne note, comme à l'école, on oublie la poésie, on oublie ce pourquoi nous nous rendons dans les salles de cinéma. On parle d'ailleurs de message quand le film est médiocre, pas dans le sens de mauvais mais simplement de moyen. Je ne pense pas que ça soit le cas ici,je ne résumerais pas Detachment à un film "instructif". Au début je me suis effectivement demandée si par les divers témoignages et les petits dessins qui s'interposent entre les plans ça n'allait pas être être le cas mais l'histoire s'intéresse ensuite véritablement au mal-être et au détachement.
Intéressons-nous maintenant à la jeune prostituée et à Henry. Pour la première, heurter les gens, s'y opposer est le seul moyen qu'elle a de nouer un lien avec eux. Elle les allume ou les agresse verbalement. L’enseignant lui dit tout d’abord "just walk away" sans prêter attention à elle, on a bien l'attitude de l'homme détaché de sa vie. Son hygiène de vie est parfaite, son appartement est presque vide, non personnalisé. C'est logique c'est un remplaçant, il a choisi ce qui lui permettait de ne s'attacher à personne, de bouger sans cesse sans se fixer. Sa vie est désaffectée dans les deux sens du terme. Il fume toutefois une cigarette de temps en temps. Sa jeune protégée est à l'inverse de lui, pas désaffectée, débauchée, salie mais en prise au même désabusement. Elle a choisi une autre voie. "go to sleep" est le seul traitement qu'il propose, c'est son mode de fonctionnement, même éveillé il a endormi sa vie. On suppose que le suicide de sa mère a été une véritable brisure de son être, une rupture dans sa vie qui a même changé son rapport au temps. On peut supposer que c’est ainsi que fonctionnent la plupart des personnes après un traumatisme. Un jour tout allait bien puis leur vie s’est brisée alors elles ont continué à se lever le matin, perdues et hantées par le passé. Erica avait renoncé avait renoncé à la vie. Pour perdre toute estime d'elle-même en se prostituant, c'est qu'elle ne pensait pas avant de rencontrer Henry que ça en vaille la peine, elle ne pensait pas avoir un avenir. Meredith se situe du côté sombre, elle se suicide mais cette jeune fille qui a renoncé, tout comme Henry qui est en « stand by », mi-mort mi-vivant (on se rappelle du perso principal de Somewhere) finit par retrouver l'espoir. La toute fin du film laisse donc apparaître une lueur, un dégel du personnage principal. Henry tend au début du film un mouchoir pour que sa jeune protégée s'essuie la bouche, qu'elle l'assainisse en quelque sorte. A la fin du film c'est lui qui fait ce geste, pour ôter le sang de Meredith. Peut-être s'est-il libéré, à nouveau confronté au suicide, libéré du poids de son passé. Il s'allège de cette ombre qui pèse sur son cœur puisqu'il est lui-même dépressif. S'essuyer la bouche, ne serait-ce pas le signe de l’ acceptation de la vie ? Se passer de l'eau sur le visage a également cette valeur, c’est un geste purificateur. C'est alors qu'il dit "we're feeling." C'est pour cela qu'étrangement le film peut "faire du bien", impression dont on m'a parlé sur twitter, on pourrait ainsi y voir une fonction cathartique. Ce film ferait écho à nos propres questions existentielles, à notre propre solitude, un sentiment qu'on a tous connu puisque, comme l'écrivait George Sand : "La foule est le désert des hommes." Mais ici point de foule, au contraire on plonge à corps perdu dans au cœur de la solitude.
«Jamais je n’ai senti, si avant, à la fois mon détachement de moi-même et ma présence au monde » Albert Camus dans L'Etranger
Les premières minutes du film réunissent différents témoignages, donnant l’apparence d’un documentaire à propos de l’éducation aux États-Unis. Lors de la sortie du film, on pouvait d’ailleurs lire cet avis du journal 20 minutes "On met une très bonne note à ce film instructif." S'il est instructif, la formulation révèle toutefois que le critique n'a pas compris le message véhiculé. On met une bonne note, comme à l'école, on oublie la poésie, on oublie ce pourquoi nous nous rendons dans les salles de cinéma. On parle d'ailleurs de message quand le film est médiocre, pas dans le sens de mauvais mais simplement de moyen. Je ne pense pas que ça soit le cas ici,je ne résumerais pas Detachment à un film "instructif". Au début je me suis effectivement demandée si par les divers témoignages et les petits dessins qui s'interposent entre les plans ça n'allait pas être être le cas mais l'histoire s'intéresse ensuite véritablement au mal-être et au détachement.
"My mother was a teacher and I knew without a shadow of a doubt from my early childhood that the one job I would never do is become an teacher. Anything rather become a teacher."
"They believe they could make the difference. I know how important it is after guidance and to have someone help you to understand the complexities of the world where we're living, they didn't really have that...growing up." Henry
Henry Barthes (serait-ce une allusion à Roland Barthes, critique et sémiologue français ? ) est professeur remplaçant de littérature. En constant mouvement, il ne s’attache ni aux lieux, ni aux personnes, errant de son logement provisoire au lycée, hanté par les fantômes de son passé. L’établissement scolaire est extrêmement difficile, le projet éducatif s’efface, l’union des collègues vacille face à une situation qui semble sans espoir. En rentrant chez lui, Henry rencontre une jeune fille qui se prostitue, une des élèves de sa classe est suicidaire, la vie de couple de la directrice est si mauvaise, voire pitoyable qu’elle en semble caricaturale. De plus le passé familial du professeur est lourd, tous ces éléments creusent le fossé entre le détachement apparent du personnage et son environnement, l’atmosphère du film. Le sujet est profondément touchant, nous sommes tous allés à l'école, nous avons tous un rapport différent avec l'institution scolaire, un vécu différent. Et ces instants bons ou mauvais nous ont formés, ils sont au fondement de notre vie. Cette période est censée être un élan vers l'avenir, on est censé se projeter, avoir de l'espoir mais ce que décrit Detachment, de façon peut-être excessive face au quotidien de la plupart des lycéens ou professeurs c'est justement la perte de cette foi. La dramatisation des intrigues qui se chevauchent peut déranger ou sembler inutile, on aurait un surplus tragique, un manque de réalisme mais l’intérêt n’est pas négligeable et en adéquation avec le titre du film. En effet, pour que cet état frappe le spectateur, pour qu'on s'y sente associé et qu'on le ressente également, il fallait passer par cette violence des situations, par le suicide d'une élève, par la rencontre d'une jeune fille qui se prostitue, cela permet de comprendre le mécanisme du détachement. N'importe quel professeur aurait craqué, aurait agi différemment mais Henry n'est plus vraiment là, il erre entre ses souvenirs douloureux qu'il a réduits au rang d'ombres et son morne présent. Il voit les choses telles qu'elles sont, il a renoncé à l'illusion, il sait que son grand-père a été violent avec sa mère, qu'il est en partie responsable de son suicide ou qu'il n'a rien fait pour l'empêcher mais Henry, sans énergie a perdu la notion même de colère, on ne se situe pas dans ce type d'énergie propre aux héros romantiques du XIX ème siècle, on n'assiste pas à des élans passionnés. Au milieu de tout ce détachement, quelques crises voient l'âme ressurgir. La douleur se fait sourde, elle gronde : Henry jette chaises et tables, la conseillère d'orientation hurle, une lycéenne se suicide, la jeune protégée d'Henry pleure et finit par avouer qu'elle n'a que lui, qu'elle l'aime et qu'il est sa famille. Ce sont les rares occasions ou les personnages se dévoilent, où l'on accède à leurs intériorités, c'en est bien plus percutant. Cela dévoile que le détachement est un travail perpétuel, il est loin d’être naturel, cette anesthésie des sentiments peut s’envoler en quelques instants. Comme l’écrit Christine Orban : « L’indifférence n’est pas naturelle. Elle est un apprentissage tristement nécessaire. » Pourquoi être indifférent ? Il s’agit de survie, on continue à respirer, à se lever chaque jour en attendant de se réveiller de ce mauvais rêve, en attendant d’avoir une raison de se lever, de se motiver. Au début du film, on voit d’ailleurs Henry errant le soir dans les rues. Il marche d'un pas lent, le regard vide. Et un jour, on se réveille. On prend comme tous les matins notre première bouffée d’oxygène mais celle-ci est différente, on ne retient plus notre souffle. On vit. On garde l’amertume des jours passés, la découverte du monde nous a changés, nous sommes marqués mais nous avons une raison de vivre, une appartenance, un ancrage au monde. C’est quand ce lien est brisé qu’on dérive, qu’on se laisse aller errant de rue en rue, de bus en bus.
"the tears were off from myself"
Si les situations sont extrêmes, la réalité n’est pas toujours lointaine, par exemple le professeur timide, l’air ringard, rongé par un mal-être profond peut rappeler à beaucoup des enseignants rencontrés au cours d’un parcours scolaire. Il dit : "Sit down, I'm starting the DVD." tandis que le brouhaha s’étend, ceci est une scène assez réaliste. Ce professeur, totalement désespéré exhibe sa solitude et son isolement en restant de longues minutes sans rien faire derrière le grillage en espérant que quelqu’un le remarque.
Cela est à rattacher avec une phrase résumant bien le film : « Who cares ? » L'annonce du suicide final se fait par la lecture des copies des élèves, la scène est programmatique. On s’étonne que personne ne s’en soit vraiment alerté. La mention : "no name" semble faire écho au "who cares". Meredith, cherchait juste un signe, une oreille attentive, c’est-à-dire quelqu'un qui puisse compter dans sa vie, et l’encourager sincèrement. Affaiblie par les critiques récurrentes de son père, elle avait atteint un état de non-retour. Henry était sa dernière chance, sans espoir elle ne pouvait plus vivre alors elle décida d'arrêter, l'ultime détachement : la fin de la vie, celle qui rend tout résurgence de l'âme impossible. Henry n'est pas l’idéal du professeur qu'on trouve dans Le Cercle des poètes disparus (Dead poets society), il ne se comporte pas en héros, il ne se bat pas. On ne se situe pas dans du grand tragique puisque le système éteint l’être, le fait mourir à petit feu. C’est pourquoi la BO est assez minimaliste, les cordes sont très peu présentes, quelques notes de piano se font entendre. Le lycée n'est donc pas si éloigné de la petite chambre d'hôpital où séjourne le grand-père de Henry, c’est l’antre de la désillusion dont le détachement découle. Le seul qui semble heureux tient parce qu'il prend ses petites "pilules du bonheur", pilules qui maintiennent l’illusion. La conseillère d'orientation est celle qui connaît "the truth". "it's so easy to be careless." le jeune professeur de mathématiques nourrit encore des espoirs, ceux-ci ne sont pas vains puisqu’elle parvient à aider un lycéen. Cela met en valeur un apprentissage prenant en compte les individualités, ce que les systèmes, les institutions tendent précisément à détruire. Les petits dessins animés qui reviennent souvent sont finalement assez appréciables, ils ramènent à l'enfance, la montrant en pleine chute. Le film est le récit d’un anéantissement, on évolue donc dans le cadre du nihilisme.
Cela est à rattacher avec une phrase résumant bien le film : « Who cares ? » L'annonce du suicide final se fait par la lecture des copies des élèves, la scène est programmatique. On s’étonne que personne ne s’en soit vraiment alerté. La mention : "no name" semble faire écho au "who cares". Meredith, cherchait juste un signe, une oreille attentive, c’est-à-dire quelqu'un qui puisse compter dans sa vie, et l’encourager sincèrement. Affaiblie par les critiques récurrentes de son père, elle avait atteint un état de non-retour. Henry était sa dernière chance, sans espoir elle ne pouvait plus vivre alors elle décida d'arrêter, l'ultime détachement : la fin de la vie, celle qui rend tout résurgence de l'âme impossible. Henry n'est pas l’idéal du professeur qu'on trouve dans Le Cercle des poètes disparus (Dead poets society), il ne se comporte pas en héros, il ne se bat pas. On ne se situe pas dans du grand tragique puisque le système éteint l’être, le fait mourir à petit feu. C’est pourquoi la BO est assez minimaliste, les cordes sont très peu présentes, quelques notes de piano se font entendre. Le lycée n'est donc pas si éloigné de la petite chambre d'hôpital où séjourne le grand-père de Henry, c’est l’antre de la désillusion dont le détachement découle. Le seul qui semble heureux tient parce qu'il prend ses petites "pilules du bonheur", pilules qui maintiennent l’illusion. La conseillère d'orientation est celle qui connaît "the truth". "it's so easy to be careless." le jeune professeur de mathématiques nourrit encore des espoirs, ceux-ci ne sont pas vains puisqu’elle parvient à aider un lycéen. Cela met en valeur un apprentissage prenant en compte les individualités, ce que les systèmes, les institutions tendent précisément à détruire. Les petits dessins animés qui reviennent souvent sont finalement assez appréciables, ils ramènent à l'enfance, la montrant en pleine chute. Le film est le récit d’un anéantissement, on évolue donc dans le cadre du nihilisme.
S’il y a remise en cause du système, on ne doit pas se limiter à l’école mais aussi aux institutions médicales mais plus généralement c’est la société qui nous apparaît sous un jour peu flatteur. L’absurdité du monde est mise en avant, c’est cette conscience qui impose le détachement. On ne peut pas lutter contre l'absurdité, on doit juste tenter de trouver son propre chemin dans la foule, de se créer une carapace et de trouver sa façon de survivre...à la vie.
Intéressons-nous maintenant à la jeune prostituée et à Henry. Pour la première, heurter les gens, s'y opposer est le seul moyen qu'elle a de nouer un lien avec eux. Elle les allume ou les agresse verbalement. L’enseignant lui dit tout d’abord "just walk away" sans prêter attention à elle, on a bien l'attitude de l'homme détaché de sa vie. Son hygiène de vie est parfaite, son appartement est presque vide, non personnalisé. C'est logique c'est un remplaçant, il a choisi ce qui lui permettait de ne s'attacher à personne, de bouger sans cesse sans se fixer. Sa vie est désaffectée dans les deux sens du terme. Il fume toutefois une cigarette de temps en temps. Sa jeune protégée est à l'inverse de lui, pas désaffectée, débauchée, salie mais en prise au même désabusement. Elle a choisi une autre voie. "go to sleep" est le seul traitement qu'il propose, c'est son mode de fonctionnement, même éveillé il a endormi sa vie. On suppose que le suicide de sa mère a été une véritable brisure de son être, une rupture dans sa vie qui a même changé son rapport au temps. On peut supposer que c’est ainsi que fonctionnent la plupart des personnes après un traumatisme. Un jour tout allait bien puis leur vie s’est brisée alors elles ont continué à se lever le matin, perdues et hantées par le passé. Erica avait renoncé avait renoncé à la vie. Pour perdre toute estime d'elle-même en se prostituant, c'est qu'elle ne pensait pas avant de rencontrer Henry que ça en vaille la peine, elle ne pensait pas avoir un avenir. Meredith se situe du côté sombre, elle se suicide mais cette jeune fille qui a renoncé, tout comme Henry qui est en « stand by », mi-mort mi-vivant (on se rappelle du perso principal de Somewhere) finit par retrouver l'espoir. La toute fin du film laisse donc apparaître une lueur, un dégel du personnage principal. Henry tend au début du film un mouchoir pour que sa jeune protégée s'essuie la bouche, qu'elle l'assainisse en quelque sorte. A la fin du film c'est lui qui fait ce geste, pour ôter le sang de Meredith. Peut-être s'est-il libéré, à nouveau confronté au suicide, libéré du poids de son passé. Il s'allège de cette ombre qui pèse sur son cœur puisqu'il est lui-même dépressif. S'essuyer la bouche, ne serait-ce pas le signe de l’ acceptation de la vie ? Se passer de l'eau sur le visage a également cette valeur, c’est un geste purificateur. C'est alors qu'il dit "we're feeling." C'est pour cela qu'étrangement le film peut "faire du bien", impression dont on m'a parlé sur twitter, on pourrait ainsi y voir une fonction cathartique. Ce film ferait écho à nos propres questions existentielles, à notre propre solitude, un sentiment qu'on a tous connu puisque, comme l'écrivait George Sand : "La foule est le désert des hommes." Mais ici point de foule, au contraire on plonge à corps perdu dans au cœur de la solitude.
Les violons apparaissent à la toute fin quand le terme « detachment » s'efface et disparaît au milieu de cet écran noir. Henry essayait de maintenir cet état pour survivre, cet équilibre était fragile puisqu’on le voyait pleurer dans le bus au début du film. Ses yeux devaient être secs de larmes mais les hommes sont ainsi. « we're feeling », quelques soient nos moyens de protection : pilules du bonheur, détachement apparent, des grosses lunettes noires et un air sévère (la conseillère), une bonne conscience, une foi (la prof de math) aveugle, un sourire étincelant... Peu importe quels sont nos remparts, we're feeling. Et quand on plonge définitivement dans le détachement, quand la remontée à la surface du monde est trop insupportable, on cesse de vivre, on meurt, comme la mère d'Henry, comme Meredith mais le plus souvent, aussi dur que soit ce simple geste de se lever, de sortir de chez soi et de se rendre au travail, on le fait. On continue chaque jour, en attendant de trouver des personnes qui nous regardent vraiment, des personnes qui font attention à nous justement et qui répondent à cette éternelle question : "who cares ?".
Cependant cette lueur n'est valable que pour des destins individuels, des histoires personnelles. Le constat sur la société dans son ensemble sombre à la toute fin du film dans le désespoir le plus total. Les tables de la salle de cours sont renversées, les feuilles volent. Tout est vide. Cette vacuité est présente tout au long du film, notamment par les plans sur les couloirs vides et c’est à cet instant qu’elle atteint son paroxysme, c'est incarné de manière saisissante par le texte de Poe. Cette institution qu'on appelle école, ces murs, les bâtiments mêmes ont un pouvoir sur vous, ils peuvent à eux seuls vous plonger dans un malaise profond. Pour en sortir il faudra se battre, il faudra pouvoir vivre mais le message est clair : l'école peut être néfaste à l'individu et être source d’anéantissement, destruction de l'être au lieu de le construire. L'école a une âme et elle peut ronger la vôtre. Si les êtres dérivent, l’école entité vivante aussi. C'est le point de vue, le ressenti des personnages qu'on a ici, ainsi le film montre comment chaque individu peut réagir face à la même société, le personnage principal, au cœur de la réflexion générale illustre la dépression, c'est probablement le motif principal de Detachment. Avant d'être un film sur l'école, sur une famille déchirée, sur une jeune prostituée, c'est un film sur la dépression.
Le texte de Poe : lien
Quelques autres critiques : celle d’Ecran large, de ladyteruki pour les plus positives. J’y adhère totalement. Et celle de delromainzika qui n’a visiblement pas...aimé. Un point de vue opposé, c’est également intéressant !
Le texte de Poe : lien
Quelques autres critiques : celle d’Ecran large, de ladyteruki pour les plus positives. J’y adhère totalement. Et celle de delromainzika qui n’a visiblement pas...aimé. Un point de vue opposé, c’est également intéressant !
samedi 31 décembre 2011
Somewhere, stoïcité du non-héros
Somewhere, c'est l'histoire de Johnny, acteur qui se laisse diriger de rôle en rôle, qui accepte les situations qui viennent à lui s'en réellement s'en soucier, il protestera peu quand il devra s'occuper de sa fille, Cléo quelque temps. On plonge alors dans le morne quotidien d'une star d'Hollywood et l'on comprend que la réalisation porte l'œuvre, il semble que la scénariste et la réalisatrice ne pouvaient être qu'une seule et unique personne pour un tel film, film qui selon la rumeur ne parlerait de rien. Certes, Coppola a pour sujet de prédilection l'ennui mais peut-on pour autant confirmer cette idée reçue ? Ma réponse sera pour une fois catégorique : non. Ce film évoque peut-être le ressenti du vide, il nous propulse entre la douce nonchalance et la dépression mais il ne parle pas de rien, non seulement il n'est pas vide de sens, théorie qui l'inscrirait dans un cinéma purement contemplatif mais il est extrêmement riche, bien plus qu'on aurait pu l'imaginer.
Le choix du plan fixe pour les danseuses est subtile, cela leur permet de sortir du cadre lorsqu'elle se dandinent près du sol. Le regard figé de Johnny nous est transmis par cette vision subjective, ses yeux possèdent une fixité, une sorte de non-vie ce que renforce l'éloquent silence de la première partie du film. Sans que l'on s'en aperçoive vraiment, la musique se fait de plus en plus présente. Le corps de Johnny semble vide, il se meut dans un univers qui ne peut plus le toucher, il assiste gelé à ces petites séances de danses sexy en spectateur passif, les thèmes du chaud et du froid sont fortement marqués, ce dernier étant prédominant par exemple à travers l'eau, la glace au chocolat, la pâte qu'on lui applique sur le visage, etc. Lors de la scène du massage on observe derrière la table un tableau qui repose sur le sol, on y distingue le mot Cold écrit en gros caractères. L'huile de massage réchauffera-t-elle notre glaçon ambulant ? Rien n'est suffisamment efficace pour l'éveiller, l'alcool, une voiture qui va de plus en plus vite mais ne fait finalement que tourner en rond, des femmes qui s'exhibent de manière de plus en plus inventive et parviennent à lui tirer un faible sourire, sans valeur. Rien ne peut réveiller son être, on ignore d'ailleurs s'il en a l'envie, il demeure donc à côté du monde et de sa propre existence, son esprit n'appartient plus à son corps, il a glissé ailleurs, on ne sait où. Johnny n'est pas. Les philosophes grecs pourraient parler d'ataraxie une suspension des passions devant menée à une certaine quiétude...
Il dit "Cléo, t'as vu ?" en effet c'est le regard qui importe le plus dans sa vie, on s'en aperçoit dès le début du film, il le recherche mais laisse une barrière entre lui et le monde. Il garde toujours ses lunettes de soleil en sortant, probablement en raison de sa notoriété. On constate le décalage entre la réception de ses films ou de sa propre image et de ce qu'il est lui-même. Le plus surprenant étant qu'il ne joue aucun jeu, on n'entre pas dans ce cliché facile. Il erre, morose se laissant porter par les situations qui viennent à lui. Le plan récurrent le dévoilant allongé sur son lit illustre son état général, lors d'une soirée, d'une séance photo il n'est pas dans une position différente, il ne ressent rien d'autre qu'en étant somnolant. Assister à l'évolution d'un être paralysé peut nous fasciner, cet homme qui s'était lui-même mis en mode pause ne peut plus rien ressentir, ni joie ni peine. C'est pourquoi on le caractérisera de non-héros. Cette star déprimée, en prise avec l'absurdité du monde peut vaguement nous rappeler celle de This must be the place avec Sean Penn, il semblerait que cela soit dans l'air du temps.
Cet individu est momifié, littéralement lorsque l'on prépare son masque pour un rôle. (On s'interroge d'ailleurs : son nouveau visage ne reflèterait-il pas ce qu'il est devenu en son cœur ?) La seule chose qu'il puisse faire est respirer, en attendant. Mais qu'attend-il ? On ne le sait pas vraiment tout comme on ignore qui lui envoie des SMS accusateurs. Pour Johnny il s'agit donc de vivre en attendant qu'un évènement le sorte de sa torpeur, ce ne sera pas fulgurant, plutôt une lente progression. Une lueur est apparue dans ses yeux, de manière inespérée quand sa fille patinait. C'est peut-être elle le soleil qui le dégèlera, excusez le lieu commun mais il me semble particulièrement approprié au film. Cette fille calme, et réservée c'est lui sans les ravages de la vie, elle sautille encore. Elle croît à son art, se perfectionne. Poussée par la vision d'un avenir, motivée par des projets qu'elle ne peut qu'imaginer. Ce merveilleux élan vers le lendemain qui motive cet âge s'envole sous le poids de l'expérience, Coppola l'illustre avec brio. Cet ailleurs vivant est donc en sa fille, la seule partie de lui qui bouge.
Lors de la 36 ème minute, Johnny respire fortement sous cette épaisse pâte qu'on lui a imposée, on semble vouloir montrer qu'il est encore en vie contrairement à ces masques de silicones à l'expression figée d'horreur que l'on aperçoit en arrière-plan. C'est désormais le seul élément qui le retienne à la vie : il respire. On note également que c'est une fois l'équipe partie que les inspirations se font plus profondes, cela nous mène à une certaine réflexion. En société, il reste en apnée et reprend son souffle quand il est seul mais ce besoin de l'autre fait résurgence à l'arrivée de sa fille. Il ne pourra plus fuir cette petite lueur qu'on avait vu dans ses yeux au début du film.
Cléo est une artiste, une poète dans le sens originel du terme, c'est-à-dire qu'elle créé au lieu d'être créée par les autres, à leur convenance. Johnny se laisse aller aux mains de chacun comme un mannequin sans âme, ce sentiment de vacuité a envahi tout son être, il a cessé de lutter et erre sans motivation d'hôtel en hôtel, de tournage en tournage. Tandis que sa fille tape dans la balle de tennis, il se contente d'être la balle de tennis. (idée déjà esquissée au début du film avec les danseuses sexy possédant des raquettes) On suppose qu'il s'est senti obligé d'adopter cette froideur qui le caractérise. Il n'avait pas le choix, c'était son moyen de résister au monde, de le relativiser de ne pas prêter d'attention à ce qui lui arrivait, la philosophie des stoïciens qui pouvait être une force est devenue sa faiblesse. Cela nous mène évidemment à une interrogation : l'homme être terrestre, peut-il vraiment la faire sienne ? Revenons à la relative insensibilité du personnage principal, il ferme une partie de lui au monde pour ne pas se faire dévorer par la société. Il les laisse imaginer ce qu'ils veulent pour protéger ce qu'il est vraiment mais au fil du temps il s'est perdu, sa vie n'est plus motivée. Le motif de la voiture revient souvent, ce qui compte c'est la conduite qu'on en fait, notre destination. Cette petite métaphore de la vie s'étendra d'un bout à l'autre du film. Mais Johnny ne va nul part, son essence s'est ainsi envolée "somewhere".
Cléo joue, nage, dessine, patine. Il dort, il observe, reste dans le jacuzzi. Et pourtant ces deux là, très attachés à leurs téléphones portables se ressemblent. L'adolescente intériorise ses sentiments, elle craquera à la fin du film, et pleurera tout comme son père. On peut considérer leur relation comme un échange sur le mode de la respiration. Il lui apprend une capacité : nager sans respirer, c'est-à-dire en apnée, se mouvoir dans le monde en retenant son souffle, matière de l'intériorité. Il ne s'attache pas aux femmes qu'il fréquente, il couche avec elles mais ne souhaite pas créer de liens, ce que certaines ne comprennent pas. Avec sa fille, c'est différent puisque leur relation de sang ne peut s'altérer. Il l'aime et même s'il pourrait être tenté de s'en éloigner, il ne le fait pas et ce pour une bonne raison : il a besoin d'elle. Elle réanime l'enfant qu'il a pu être. Après s'être amusés dans la piscine, ils mangent de la glace un soir, alors qu'elle pourrait dormir, elle semble en avoir envie ou besoin. Pour évoluer dans le monde, on a besoin d'une certaine dose de glace, de stoïcité mais on ne peut laisser celle-ci prendre le pas sur notre humanité. Serait-ce là le message du film ? En effet Johnny totalement détaché de l'univers qui l'entoure comme s'il avait glissé du stoïcisme à l'épicurisme...
Faisons une pause avec "Teddy bear" chantée par Romulo Laki
"Baby let me be,
Your lovin teddy bear
Put a chain around my neck,
And lead me anywhere
Oh let me be
Your teddy bear.
I don't wanna be a tiger
Cause tigers play too rough
I don't wanna be a lion
Cause lions aint the kind
You love enough.
Just wanna be, your teddy bear
Put a chain around my neck
And lead me anywhere
Oh let me be
Your teddy bear.
Baby let me be, around you every night
Run your fingers through my hair,
And cuddle me real tight"
Cléo se sent abandonnée, Johnny se sent profondément seul, on distingue dans le film deux sortes d'ennuis, un positif que l'on pourrait qualifier de contemplatif, il s'agit des moments qu'ils partagent ensemble et un autre intrinsèquement lié à la solitude que tout homme a pu un jour ressentir dans sa vie. Tout ce qu'il recherche c'est de la tendresse, de l'authentique mais le monde superficiel dans lequel il évolue ne peut réellement lui offrir alors il s'auto-protège, on suppose que ce sont des blessures passées qui l'on mené à ce repli sur lui-même ou plutôt cet oubli de lui-même, cette mise à l'écart de son souffle vital. En étant froid et sans vie, il parvenait à ne pas sombrer. Il a peur de l'altérité mais avec sa fille, c'est différent, c'est ce qui rend leur relation si particulière. Fréquenter les autres, Cléo doit s'y préparer puisqu'elle va en colonie de vacances. Contourner les règles sans en avoir l'air Johnny le maîtrise parfaitement, en restant impassible bien sûr. Il n'évoque rien de bien entreprenant, il suffit de cacher un peu de nourriture dans son armoire au cas où elle aurait un petit creux. Chacun donne donc à l'autre une partie de lui-même. C'est un juste équilibre à trouver : il lui a appris à retenir sa respiration quand il le fallait, elle lui a rendu son souffle. Ainsi, il pourra vivre dans les meilleurs moments, elle survivre dans les pires mais idéalement chacun devrait faire face à l'adversité sans perdre sa motivation de vivre. Enfin, il renverra la balle de ping-pong, on aura un véritable échange avec sa fille. Question, réponse. Nous avons enfin une interaction avec le monde mais pas n'importe lequel, le sien. Il faut attendre 1h 13 pour qu'il s'éveille mais enfin il nage, il sourit. Elle ne pourra pas le quitter, elle ne pourra rien attendre d'autre de lui que d'être son père. Aucun poids, il se sent léger et libéré en sa présence, comme le montre symboliquement le plâtre qu'il retire avec joie. Il peut-être à l'aise, lui-même. Alors qu'il semblait chagriné de devoir emmener sa fille avec lui, il souhaiterait désormais qu'elle reste un jour de plus en sa compagnie. Il n'est plus seul, ce n'est pas feint et il peut revivre. A 1h16 on le voit, au premier plan jouant du piano, il agit, il parvient à remuer ses mains, ses liaisons nerveuses semblent à nouveau reliées à son cerveau. La minute suivante, on aperçoit la fameuse voiture roulant vite mais plus à vide. Au lieu d'y accueillir un fantôme elle abrite deux personnes qui s'aiment et se comprennent, à leur façon, Somewhere est donc aussi l'histoire d'une relation père/fille singulière, probablement à l'instar de celle que la réalisatrice a entretenu avec son père.
Pour survivre, ses parents ont délaissée Cléo, alors qu'elle leur aurait permis de vivre. Qui peut-on blâmer ? Personne. Le monde est absurde comme on peut le voir à travers le système qui enferme l'acteur, qui l'emmure. Les télévisions se précipitent telles des charognes sur les petits bouts de vie qu'elles peuvent trouver mais en en façonnant l'image elles en détruisent l'essence. Sur l'écran, dans les reportages, dans les festivals on ne verra jamais du vrai. C'est notre société qui fonctionne de cette manière, telle un rouleau compresseur elle risque à tout moment de nous écraser et de nous engloutir dans ses profondeurs. Alors on a peur, on ne réagit pas forcément de la meilleure des façons, puisque l'homme n'est pas perfectible. Dans le pire des cas, comme Johnny on devient solitaire, cela ne signifie pas qu'il a oublié les autres, peut-être tout simplement qu'il se sent trop faible et ne peut s'occuper de personne d'autre que de lui-même, ce qui explique son absence dans la vie de sa fille, la fuite de ses responsabilités. Il l'aime profondément, lorsqu'elle pleure dans la voiture on devine que sa détresse ou sa solitude lui brise le cœur, cela le renvoie à ses propres angoisses. Mais il la laisse partie en colonie de vacances, il reprend ses distances pour survivre en attendant d'avoir la force de vivre. C'est progressif, c'est difficile, c'est le fruit d'une lente évolution et c'est ce que je vois en Somewhere. Si l'on me dit que c'est un film bâti sur du néant, je répondrai alors que c'est vous les critiques amateurs ou professionnels qui n'y voyez rien, aveuglés par les phares de la société.
Penchons-nous désormais sur la fin : est-ce un retour à la case départ ?
"Je suis rien, je veux rencontrer Jules Verne."dit-il au téléphone à Leila, la mère de Cléo.
Alors qu'il avait trouvé le moyen de supporter la solitude avant de renouer des liens avec sa fille, cela le déchire désormais. Il a besoin de quelqu'un mais personne ne vient, Leila lui dit non, elle sent que ça ne va pas mais elle n'en perçoit pas l'ampleur, elle dit juste "non" et reste éloignée, inatteignable, le figeant dans sa solitude, alors qu'il avait fait la difficile démarche d'avouer sa faiblesse, de saisir le téléphone et de composer un numéro. Ce qu'a fait sa fille est à la fois merveilleux et horrible, en réveillant la vie en lui elle en également la réveillé la douleur. N'étant plus froid, il tombe dans les gouffres du désespoir. Après une lente anabase on assiste à la catabase alors que la non-vie le maintenait dans une certaine médiocrité, aucun excès de sentiment. Maintenant qu'on lui a enlevé ce fameux don de ne rien ressentir, comment peut-il tenir le coup et ne pas s'effondrer ? Comment peut-il se lever chaque matin ? Les gestes sont donc mécaniques, l'eau des pâtes est brûlante mais il n'y prête aucune attention, il les verse dans l'égouttoir, sans rien penser ni sentir. On suppose qu'il prend des anxiolytiques (d'après le début du film), ils l'aideront sans doute pour le quotidien mais jusqu'à quand ? Alors il flotte encore sur l'eau pour redevenir comme avant, et s'insensibiliser à la vie. Le jour est venu où rester dans son hôtel, tourner en rond est devenu insupportable, on ne sait où il va mais il doit partir, bouger, évoluer. Il prend donc la route jusqu'à ce que la voiture n'ait plus d'essence et continue à pied, l'horizon s'étend à perte de vue, cependant il avance tout droit, tout seul certes mais droit devant lui. (On se rappelle d'une fin semblable : celle de Seul au monde...) On ignore où il va, peut-être que finalement, lui non plus mais au moins il avance...
"Ne pas monter bien haut peut-être, mais tout seul" disait Cyrano...
jeudi 22 décembre 2011
Le vent se lève (The Wind that Shakes the Barley )
Critique
On connaît tous de manière plus ou moins vague l'histoire mouvementée de l'Irlande, le combat forcené de ses indépendantistes contre les troupes anglaises au début du XX ème siècle. Mais nos connaissances sur le sujet restent floues et finalement peu d’œuvres en font leur objet, The Wind that Shakes the Barley vous plonge au milieu d'un groupe de résistants et plus particulièrement de la vie de deux frères puisque Damien rejoint le combat deTeddy, l'aîné. Ken Loach est assez froid, c'est anti-hollywoodien et je trouve cela intéressant. Ne pas avoir fait du flamboyant avec une belle photographie, une belle BO cela sert le scénario. En effet, s'il y a des larmes, le larmoyant est aux antipodes du film. Le réalisateur n'a pas voulu jouer avec l'âme celtique et n'a pas fait ce qu'on pouvait attendre de ce genre de film, si cela peut nous sembler déstabilisant, il faut comprendre que c'est un choix. Ken Loach prend parti, toujours, on est prévenu : il fait du cinéma engagé. Cela nous aide à prendre conscience des évènements qui se sont déroulés en Irlande, on peut d'ailleurs considérer que ne jamais se situer du côté de la Grande-Bretagne rééquilibre l'histoire, il s'agit de révéler ce qui était resté dans l'ombre. Cette guerre est souvent tue, porte-t-elle seulement le nom de guerre ? L'accent est mis sur la pauvreté du pays, on comprend que beaucoup aient décidé d'émigrer, le film n'est pas tourné en épopée à l'Américaine d'ailleurs. Le réalisateur a voulu faire ressortir de la dureté, par la forme et le fond avec les violences, les cris, les paysages... on ne peut nier cette réussite. Le plus intéressant et poignant, ce sont les déchirements au sein même de l'Irlande, le début est très dur, montrer tant de violence était-il utile ? Dans le but de choquer, oui et cela fonctionne. On remarque quelques longueurs dues aux longues discussions politiques, ou tergiversations des indépendantistes, la marque de fabrique du réalisateur, c'est relativement long mais assez réaliste, cela permet d'autre part de montrer les divisions internes aux groupes indépendantistes, les dilemmes moraux auxquels ils sont confrontés, le cinéaste ne se contente donc pas de faire un film à l'honneur des irlandais oppressés, ce qui correspondrait à un motif social de fond mais fait ressurgir de manière éclatante la complexité de la situation qu'ils ont vécu sur le plan humain ou politique.
On connaît tous de manière plus ou moins vague l'histoire mouvementée de l'Irlande, le combat forcené de ses indépendantistes contre les troupes anglaises au début du XX ème siècle. Mais nos connaissances sur le sujet restent floues et finalement peu d’œuvres en font leur objet, The Wind that Shakes the Barley vous plonge au milieu d'un groupe de résistants et plus particulièrement de la vie de deux frères puisque Damien rejoint le combat deTeddy, l'aîné. Ken Loach est assez froid, c'est anti-hollywoodien et je trouve cela intéressant. Ne pas avoir fait du flamboyant avec une belle photographie, une belle BO cela sert le scénario. En effet, s'il y a des larmes, le larmoyant est aux antipodes du film. Le réalisateur n'a pas voulu jouer avec l'âme celtique et n'a pas fait ce qu'on pouvait attendre de ce genre de film, si cela peut nous sembler déstabilisant, il faut comprendre que c'est un choix. Ken Loach prend parti, toujours, on est prévenu : il fait du cinéma engagé. Cela nous aide à prendre conscience des évènements qui se sont déroulés en Irlande, on peut d'ailleurs considérer que ne jamais se situer du côté de la Grande-Bretagne rééquilibre l'histoire, il s'agit de révéler ce qui était resté dans l'ombre. Cette guerre est souvent tue, porte-t-elle seulement le nom de guerre ? L'accent est mis sur la pauvreté du pays, on comprend que beaucoup aient décidé d'émigrer, le film n'est pas tourné en épopée à l'Américaine d'ailleurs. Le réalisateur a voulu faire ressortir de la dureté, par la forme et le fond avec les violences, les cris, les paysages... on ne peut nier cette réussite. Le plus intéressant et poignant, ce sont les déchirements au sein même de l'Irlande, le début est très dur, montrer tant de violence était-il utile ? Dans le but de choquer, oui et cela fonctionne. On remarque quelques longueurs dues aux longues discussions politiques, ou tergiversations des indépendantistes, la marque de fabrique du réalisateur, c'est relativement long mais assez réaliste, cela permet d'autre part de montrer les divisions internes aux groupes indépendantistes, les dilemmes moraux auxquels ils sont confrontés, le cinéaste ne se contente donc pas de faire un film à l'honneur des irlandais oppressés, ce qui correspondrait à un motif social de fond mais fait ressurgir de manière éclatante la complexité de la situation qu'ils ont vécu sur le plan humain ou politique.
Nommé en même temps que Marie-Antoinette (l'excellent film de Sofia Coppola), Le Vent se lève a remporté la palme d'or. On peut penser qu'il a été choisi car il ne correspond pas aux films que le spectateur a l'habitude de rencontrer sur son chemin, qu'il soit cinéphile ou non. Cela reflète une volonté de récompenser un cinéma moins populaire, les films de Ken Loach étant peu diffusés (au cinéma comme à la télévision), peut-être qu'il existe aussi des enjeux politiques dont on n'a pas conscience, je ne pense pas que ce prix ait ravi les Anglais... Bref, il s'agit d'un film marquant, probablement le meilleur de Ken Loach.
Le titre du film fait référence à une vieille chanson irlandaise qu'on entend lors de la marche dans la brume...
Une autre version...
lundi 19 décembre 2011
Petit dossier en séries
Suivez cette adresse et voyagez dans le monde des séries, des États-Unis à l'Europe.
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